Jean-Robert Pitte mérite-t-il le SMIC ?
En matière d’enseignement, une question se pose depuis fort longtemps : à quoi sert réellement l’école ? S’élève-t-on en s’imprégnant du savoir scolaire et en gravissant les échelons hiérarchiques de l’institution scolaire ? Ou au contraire, tombe-t-on progressivement dans la médiocrité ? Dans une interview récente, parue dans le Figaro du mardi 30 mai 2006, p 12, Jean-Robert Pitte (JRP), président de l’université Paris-Sorbonne (Paris IV) nous apporte un début de réponse : même en atteignant les sommets de l’institution universitaire, on peut s’embourber dans la banalité et la misère intellectuelle. À tel point qu’en lisant son interview, on est pris durant un instant, d’un profond scepticisme : l’école est-elle encore un outil mis au service de la société pour élever l’homme au dessus de l’ignorance, ou est-elle devenue un refuge pour mandarins aigris qui approchent très lentement de l’age de la retraite ? En effet, si comme JRP l’affirme avec force dans son interview, l’institution universitaire va mal, ce n’est certainement pas la massification de l’enseignement qu’il faut mettre en cause. Non. Il faut surtout s’inquiéter que des individus comme lui puissent occuper des postes à ce point haut-placés, et bénéficier de salaires mirobolants, payés gracieusement par la société, tout en trouvant de surcroît, le temps de rédiger des livres pour leur propre compte.
Concrètement, où est le problème ? JRP nous inonde dans sa petite interview - qu’il donne pour faire la promo de son futur livre (un bon petit commerçant de détail en somme, un vendeur de marché qui harangue la foule en espérant qu’une ou deux ménagères naïves viendront acheter ses salades périmées) - d’un discours néo-libéral pré-formaté, qui est d’une platitude sans borne et d’une inexactitude alarmante. Comme tout bon néo-libéral, JRP (Dallas, ton univers impitoyaaable... !) tente de nous faire flipper avec la fameuse thèse du péril imminent - décrite avec brio par Albert O. Hirshman [1]. Le principe est simple, pour ne pas dire simpliste, l’université va mal, elle croule sous le poids des contradictions engendrées par la bureaucratie et par l’État-providence (encore lui), il faut donc la réformer prestement ; il nous faut aller vers plus de libéralisation et vers la privatisation de l’enseignement, sinon, nous courrons tout droit à la catastrophe. On connaît la chanson ! Les journalistes des Échos et de La Tribune nous balancent la même sauce à longueur de journée. Nous vivons dans un pays paralysé par la bureaucratie et le conservatisme, et le seul remède à tous nos problèmes est de privatiser les universités ou d’augmenter les droits d’inscription. C’est mathématique !
Examinons tout cela plus en détail. Que sur certains aspects, l’université aille mal, c’est un fait peu contesté, et hélas peu contestable. Reste qu’il faut bien prendre en compte les points suivants. À quel niveau cela va mal et jusqu’à quel point ? Quelles sont les causes de la misère universitaire ? Comment y remédier ?
À la première question, on ne peut donner une réponse simple. En effet, tout dépend des objectifs qu’on fixe à l’université. Si l’université a pour objectif de former le plus possible de jeunes à l’activité professionnelle, alors, il est clair que l’université remplit très bien sa fonction. C’est même surprenant de voir à quel point elle la remplit bien. Et ceci contrairement à ce qu’affirme JRP, lorsqu’il nous dit, « le seul critère valable est le taux d’insertion professionnelle, que l’on est loin de connaître ». Deux remarques.
1. Si nous suivons le raisonnement de JRP, tout n’est pas rose, notamment parce que l’université s’est fixée différentes tâches qui ne sont pas « valables ». Mais c’est tant mieux. L’université n’a pas pour seul objectif de former des cadres supérieurs et des sous-fifres du monde de l’entreprise. Elle vise également à produire des chercheurs, des artistes, des scientifiques, des théologiens, des lettrés, des ouvriers spécialisés, des paysagistes, des intellectuels, des botanistes, des leaders associatifs, des politiciens et des médecins ! On ne peut donc pas exclusivement la juger en fonction du taux d’insertion professionnelle. Ce n’est pas l’unique critère valable. Heureusement ! Car la richesse apportée par l’université à la société ne peut être quantifiée ou réduite à un seul critère d’évaluation. D’autant plus que seule la diversité de l’enseignement peut conduire à une bonne adaptation à un environnement évolutif et changeant. Ce qui est inutile aujourd’hui sera peut-être utile demain, notamment parce que rien ne prouve que le secteur marchand existera toujours sous sa forme actuelle dans dix ou vingt ans. Qui sait ? Il va peut-être aller en s’atrophiant.
2. Mais il n’empêche que même en prenant le critère du taux d’insertion professionnel, de nombreuses formations sont très bien cotées sur le marché de l’emploi, et les entreprises s’arrachent les étudiants de certains DESS, DEA, maîtrises, MSG, MST ou magistères (pardon, il faut désormais dire Master...). En fait, l’enseignement public a toujours une aura prestigieuse, malgré l’essor de l’enseignement privé : songeons pour cela aux têtes d’affiche, Sciences Po, X, l’ENA, Les Mines, Dauphine, Assas et toute cette flopée d’écoles d’ingénieurs qui nous pondent régulièrement des petits génies que les américains s’arrachent à prix d’or. Songeons également à tous ces IUT et BTS qui alimentent sans arrêt le contingent d’ouvriers spécialisés dans nos entreprises. Par conséquent, si l’université se fixe comme objectif de former des professionnels, alors nous sommes sur la bonne voie ; même si, je le répète encore une fois, tout n’est pas parfait. Certaines formations sont plus avantagées que d’autres. Et celui qui décide de s’engager dans des études de Lettres, sait pertinemment qu’il se dirigera vers une carrière professorale ou vers une carrière littéraire. Il a peu de chance de rentrer comme cadre supérieur chez Vivendi Universal.
Continuons. Selon JRP, je cite, « le premier cycle universitaire est une voiture-balai destinée à masquer le chômage des jeunes ». Soit ! Il pense ce qu’il veut. Mais une telle affirmation nécessite deux précisions.
1. Qui donc a voulu donner à l’université une telle destinée ? Les franc-maçons, les communistes, les juifs, les syndicalistes, les américains, les bouddhistes, les gauchistes... !!? Je suis toujours surpris de voir à quel point les néo-libéraux tombent facilement dans les travers de la théorie du complot. Le premier cycle universitaire n’a aucune destinée cachée, personne ne l’a prémédité ; il est ainsi et voilà tout. C’est le fruit d’un long processus historique, qui a permis à la société française d’offrir à une grande partie de la population l’éducation nécessaire à la modernisation de la société, et d’éviter la précarisation d’une partie de cette population, dans une société nécessitant la maîtrise de connaissances toujours plus complexes - et il est vrai qu’on peut encore l’améliorer, mais certainement pas en s’alignant sur le modèle américain. D’ailleurs, nombreuses ont été les réformes qui se sont succédées pour en arriver là. Mais rien n’a été prémédité sur le long terme. À preuve, quand l’enseignement de masse s’est mis en place, les taux de chômage était extrêmement bas. Difficile par la suite de faire machine arrière. Toutefois, l’objectif n’a jamais été de masquer le chômage. Ou alors, si tel était le cas, que JRP en apporte des preuves concrètes, avant de hurler au complot national !
2. Ensuite, les jeunes préfèrent profiter du système universitaire plutôt que d’être au chômage, et alors ? Je ne vois pas pourquoi ils s’en priveraient. Non seulement ça les cultive, et ils ont envie de se cultiver. Mais de plus, si ça peut faire diminuer le chômage. Tant mieux ! Ça fait double emploi. Il vaut mieux que des jeunes errent dans les couloirs des universités, plutôt qu’ils errent dans les parkings de grande surface pour brûler des voitures, ou fassent des boulots misérables pour se payer un appartement hors de prix.
Toujours selon JRP, les jeunes sont mal orientés dans des filières généralistes, « ils ont plus de chances d’être éliminés prématurément de l’université et aucune d’accéder au métier de leurs rêves ». C’est bien triste en effet. Mais l’université n’y est pas pour grand chose ! Toute notre société est fondée sur cet écrémage généralisé. Ceux qui veulent faire du cinéma, de la chanson, devenir riches, ou être pilotes, en sont les premières victimes ! Au moins l’université peut-elle parfois leur offrir une seconde chance, et une chance équitable, fondée sur le talent, le labeur et la ténacité, et non sur l’arrivisme. Je n’ai rien contre l’arrivisme, il faut de tout pour faire un monde. Mais ceux qui souhaitent parvenir au sommet en empruntant des voies différentes doivent pouvoir le faire. La réussite par les études et les diplômes vaut bien celle qui consiste à gravir par tous les moyens les marches de l’entreprise ou des réseaux, ou à gagner au Loto ! Dans tous les cas, ça n’est jamais simple, et l’université ne fait que refléter un choix de société. Elle ne fait que s’adapter et se conformer à un monde dur et hiérarchisé, où les bonnes places sont rares et difficiles d’accès. Pour JRP, « l’arrivée massive des générations du baby-boom n’a jamais été réfléchie », de là les problèmes que nous rencontrons actuellement. De plus, plongeant dans les racines de l’histoire, il nous sort une phrase assez mystérieuse, « Louis XIV et Colbert l’ont laissé végéter [l’université] et elle n’a passionné aucun régime par la suite, excepté Napoléon. » Voilà une interprétation historique franchement rapide et hasardeuse. Tout d’abord, je ne pense pas, personnellement, que Napoléon n’ait fait que du bien à l’université française ; il l’a étatisé, et a fait d’une espèce de melting-pot encore empreint des coutumes du moyen-âge, et encore relativement autonome, un organisme public, rationalisé et mis au service, pour ne pas dire au pas, du pouvoir impérial. Ensuite, comme l’a parfaitement montré Jacques Le Goff [2], les universités se sont inscrites dans des rapports toujours plus ou moins conflictuels et coopératifs avec les pouvoirs en place, et ceci depuis le moyen-âge. La période sous Louis XIV était surtout marquée par la volonté du pouvoir royal de soumettre l’université à ses vues et à ses objectifs, et de la séparer du pouvoir religieux [3]. Dans tous les cas, à aucun moment, le Roi Soleil et son ministre ne l’ont laissé végéter ! Ils ont simplement tenté de la réformer. Ne pervertissons pas l’histoire... J’en reviens au baby-boom. Soyons un peu précis. Ce n’est pas le baby-boom qui a provoqué la massification universitaire, il l’a juste amplifié. En réalité, le processus était à l’oeuvre depuis la fin du XIXème siècle, et ce n’est pas un léger sursaut démographique qui a tout chamboulé. C’est une transformation du mode de vie et l’émergence de la société moderne et industrielle. Par conséquent, quand JRP nous dit dans son interview qu’il faudrait limiter les inscriptions en sociologie, c’est bien dommage pour lui, car il aurait très certainement besoin de quelques cours de socio pour y voir un peu plus clair ! Mais bon, passons... Il semble, selon JRP, que le processus n’ait pas été réfléchi. D’un strict point de vue néo-libéral, c’est plutôt heureux ! Tant mieux. Le processus s’est produit naturellement : à un excès de demande a correspondu un accroissement de l’offre. Que dire de plus ? Rien. Dans une telle logique, c’est tout à fait normal que le processus n’ait pas été conscient et planifié. En revanche, ce qui a été réfléchi, ce sont les politiques visant à accompagner et à réglementer le phénomène, et le nouveau « marché » qui commençait à se structurer. Et un tel processus ne pouvait être planifié, car la législation a dû accompagner progressivement, et au cas par cas, des changements qui ne pouvaient jamais être complètement anticipés. Dernière gaffe de JRP, il s’exclame, « ce sont surtout les jeunes inscrits dans les deux premières années d’université qui sont descendus dans la rue - comme cela se produit depuis depuis plus de quarante années ». Quoi de plus naturel !!!
1. Ils sont numériquement plus importants que les seconds et les troisième cycles, donc ça fait plus de monde dans la rue...
2. C’est surtout pour eux que le CPE est un enjeu. N’ayant pas passé le premier cycle, ils savent qu’ils peuvent encore échouer dans leurs études et se retrouver à nourrir le contingent des jeunes chômeurs.
3. Ils sont souvent descendus dans la rue pour des raisons qui n’ont rien de politique. Ils découvrent les manifs, ils sont encore imprégnés de la rébellion adolescente, etc.
Pour résumer, JRP est donc convaincu que nous sommes en crise et que d’autres crises seront inévitables. Pour JRP le prophète, l’apocalypse universitaire n’est pas loin, il est à nos portes ! La crise couve. La mise en péril est nécessaire. Les réformes aussi. Mais passons sur ses qualités divinatoires et son brillant esprit de synthèse, capable d’embrasser avec autant d’acuité, une situation sociale extrêmement complexe. Ce que les étudiants - et les professeurs - critiquent dans le système actuel, c’est surtout le manque de poste dans l’enseignement supérieur, et l’abus de pouvoir des professeurs sur les étudiants. C’est en ce sens qu’il y a une crise, du moins pour la majorité des acteurs de l’enseignement supérieur. Pour d’autres, plus minoritaires, comme moi, il est clair que la crise a d’autres sources, notamment la hiérarchisation de l’université. Je pense que tant qu’il y aura une hiérarchie universitaire, il y aura des effets pervers liés à cette hiérarchie rigide. Ce qui n’a rien à voir avec le caractère public ou privé de l’enseignement ; le problème vient du fait que les étudiants n’ont quasiment aucun pouvoir décisionnel sur l’enseignement universitaire, et que l’enseignement tend de plus en plus à 1. se professionnaliser sous la pression des entreprises qui tentent d’investir les universités, et 2. s’orienter vers un enseignement aux mains de groupes idéologiques qui formatent et lavent le cerveau des élèves, avec des cours dont le contenu s’appauvrit dramatiquement sous la pression de laboratoires autistiques, qui veulent imposer leur point de vue à des universités entières, et à des populations estudiantines prises en otage. Le problème vient donc de la tête de l’université, de ces professeurs qui n’ont aucun respect pour l’enseignement et pour leurs étudiants, et qui font de l’université un champ de bataille où ils tentent de faire triompher leurs idéologies, leur nom ou leur réputation. Ce sont ces gens-là qu’il faut contrôler. Pas les étudiants. Ce sont eux qui sont potentiellement dangereux et problématiques. Lorsqu’ils sont soumis à une idéologie, ou lorsqu’ils ne vivent que pour mettre leur nom dans des articles poubelles, ils sont prêts à tout. Le sommeil de la raison engendre des monstres, l’ambition effrénée et le conformisme également. Vous n’avez qu’à assister aux cours d’économie à Toulouse 1 pour vous en convaincre. Ça fait froid dans le dos.
Venons-en aux causes de tous nos malheurs, et aux solutions respectives. JRP en souligne au moins cinq dans sa brillante interview. 1. « Les politiques sont terrorisés par les étudiants », ce qui mine toute tentative de réforme. 2. La démagogie politique. 3. Le manque de moyens financiers. 4. La gratuité du service public. 5. Les étudiants ont trop de liberté, et peuvent s’inscrire dans des filières mal positionnées sur le marché de l’emploi. Étudions ces différentes causes successivement.
1. Les politiques sont terrorisés par les étudiants. Allons bon ! À ce point. C’est quand même un brin excessif !!! Tout d’abord de quels politiques parle-t-il ? Des « jeunes tribuns qui renforceront les cabinets politiques de la gauche sociale-démocrate » ? À priori, si on suit son raisonnement, je pense que ces fameux politiques de gauche n’ont donc pas à avoir spécialement peur des étudiants. Dans tous les cas, le contre-pouvoir étudiant est une force, certes, mais pas au point de terroriser les politiques ! Personnellement, j’ai bien plus peur de Bruno Mégret ou d’Arlette Laguiller, que des étudiants qui sont dans la rue... Loin s’en faut ! Jamais les étudiants n’ont commis de crimes de masse, les politiciens se sont souvent complus dans cette activité. Mais après tout, à chacun ses démons...
2. La démagogie politique : « l’élection présidentielle approche et je crains qu’à gauche comme à droite personne ne prenne ce besoin crucial de réforme vraiment à coeur ». Ça pourrait être vrai, mais c’est faux ! Les changements politiques ne sont pas aussi mécaniques que JRP veut bien le laisser entendre. On ne change pas la société d’un simple claquement de doigt. Ils sont progressifs, saccadés, variables, décentralisés et nécessitent des interventions en profondeur. Sinon, pourquoi serions-nous sans arrêt confrontés à des vagues successives de réformes ? Tous les gouvernements se paient en général leur petite réforme du système universitaire et scolaire. C’est inévitable. La seule difficulté est de différencier les politiques de gauche et de droite ! Pourquoi cette succession de réformes ? Parce que les réformes sont longues, elles doivent être engagées progressivement, elles impliquent un nombre considérable d’acteurs ; il ne suffit pas d’en avoir envie ; il faut du temps pour que les messages arrivent de la base au sommet ou du sommet à la base, pour que les mentalités évoluent, et pour que changements se produisent effectivement. Seul un dictateur peut produire des changements rapides et décisifs (Napoléon l’a fait, ce que JRP ne manque pas de faire remarquer), ou à la limite, un pays ou une institution dont les membres ont une forte capacité de s’auto-organiser et de se mobiliser (ce qui n’est évidemment pas le cas, à l’heure actuelle dans l’institution universitaire, qui est dominée par des firmes ou par le mandarinat).
3. Le manque de moyens financiers. La solution de JRP, augmenter les droits d’inscription, car « il est bien connu qu’un service gratuit est déconsidéré et finit par se dégrader. » Tout d’abord, la cause. Soyons sincères. L’université française est économe. Pour le reste, elle gâte bien ses étudiants. Là encore, je ne dis pas que tout est parfait. Tout le monde connaît ces vieux bâtiments universitaires délabrés des années 70 ; tout le monde connaît ces sommes faramineuses gaspillées en congrès, conférences et salaires de professeurs. Mais globalement, pour un enseignement de masse, les choses ne vont pas si mal... Et puis, il faut rester cohérent, la formation des étudiants est un enjeu de société, elle est financée par des fonds publics. Il faut donc savoir si les citoyens sont prêts à financer très chèrement la formation d’étudiants en physique, en mathématiques et en comptabilité. Rien n’est moins sûr. Tout d’abord, toutes ces formations peuvent être réalisées à distance ou par des amateurs bénévoles. Ensuite, approfondir la recherche sur les groupes homologiques, les groupes algébriques, les supercordes et la logique épistémique, ou payer des spécialistes dans ces domaines, n’intéresse pas forcément tout le monde. En ce qui me concerne, tous ces sujets me semblent passionnants, mais inutiles. Ou peut-être le seront-ils un jour, et dans ce cas, je serai bien disposé à en profiter ; mais en attendant, je n’ai aucune envie de prendre le pari de financer des professeurs dans ces disciplines autistiques. Finalement, je ne suis même pas certain d’avoir envie de savoir si la théorie M est vraie ou non. Je préfère qu’on s’occupe de la survie des abeilles et des baleines ! Enfin, bien des individus préféreraient abandonner le financement des recherches dans les énergies sales et dans les OGM pour des raisons d’ordre écologique ou éthique. Ont-ils vraiment tort ? En fait, là n’est pas la question. La question est surtout de savoir si tous ces financements doivent continuer éternellement à échapper en grande partie au contrôle démocratique direct [4]. Aujourd’hui, chacun est en mesure de peser les risques liés aux OGM et chacun doit pouvoir décider si il choisit oui ou non de financer telles ou telles recherches.
4. S’agissant du service public, JRP tombe avec une facilité déroutante dans le sophisme économique. D’une part, il est faux d’affirmer que le service public est déconsidéré et que la gratuité conduit nécessairement à la dégradation du service en question. On sait parfaitement que les services publics sont très souvent recherchés en priorité par les consommateurs. L’armée, la justice, les pompiers, les routes, l’enseignement, l’hôpital sont en France, de très bonne qualité, et ils sont publics. Et comme nous l’avons montré plus haut, la preuve en est que les entreprises sont très friandes d’étudiants formés par le service public. D’autre part, rien ne prouve que l’augmentation des coûts d’inscription ou la privatisation va améliorer les choses. Non seulement il est possible d’agir autrement, et de raréfier l’offre de diplômes en accroissant la sélection. Ce qui est plus égalitaire. Mais de plus, la rareté d’un diplôme n’est pas forcément un signe de bonne qualité. Une telle vision étriquée du capital humain est réellement naïve. Un diplôme peut être rare et cher, mais nul sur le marché de l’emploi. Les écoles privées qui produisent des diplômes bidons sont déjà légions. À coup sûr, un maquis de diplômes privés n’arrangerait rien.
5. Enfin, dernière cause : les étudiants sont des imbéciles irrationnels et puérils, incapables de s’orienter correctement, qui s’inscrivent par conséquent dans des filières poubelles. Si bien que, « Il faut orienter les étudiants, ils ne doivent pas s’inscrire dans les filières de leur choix, notamment psychologie, sociologie, staps (sport) et lettres ». Mon dieu, mais quel discours anti-libéral ! John Stuart Mill doit se retourner dans sa tombe en entendant cela ! Moi, naïf, qui pensait que les néo-libéraux voulaient ardemment laisser toujours plus de libertés aux individus, en voilà un qui nous dit clairement que les individus ont trop de libertés et sont incapables de faire un choix rationnel. Voilà le fameux discours paradoxal de ces néo-libéraux obtus. Au nom de la liberté, on assomme les libertés individuelles. Tout est bon pour resserrer les chaînes. En plus, de quel droit JRP se permet-il de hiérarchiser ainsi les matières ? À chacun sa hiérarchie. Me concernant, si je suivais sa logique, je serais plutôt partisan d’interdire purement et simplement l’économie, pour cause de propagande idéologique ouverte, pour cause d’inutilité, de manque de débouchés et de danger pour la société ! De toute façon, ce qui est bouché aujourd’hui ne le sera peut-être plus demain, et seuls des acteurs libres et indépendants sont capables de faire des prévisions correctes à cet endroit. Ce n’est pas un planificateur dans son genre, vieux, politiquement engagé à droite (donc partial), myope ou astigmate, qui pourra anticiper ce genre d’évolutions mieux qu’une foule d’acteurs disposant d’un nombre considérable de signaux pertinents (pour une fois Hayek n’avait pas tort [5]) et d’une formidable capacité à traiter l’information collectivement. Seuls des acteurs parfaitement libres d’agir en pleine connaissance de cause, pourront s’engager dans les filières prometteuses. Ou au pire, ils créeront le marché, une fois leurs diplômes acquis. Décidément, JRP devrait réviser les bases de son néo-libéralisme. Et preuve est faite que les gens de droite, lorsqu’ils s’inspirent de la vulgate néo-libérale, comprennent en général assez mal les bases de cette doctrine. Ils ne retiennent que la hiérarchie et le fric, et oublient tout le discours sur la liberté et le choix de vie.
C’est sur ce dernier point qu’on peut réellement se demander pourquoi on paye JRP ? À quoi sert-il vraiment ? Théoriquement, il doit être notre représentant, ou au moins celui des étudiants et professeurs de la Sorbonne. Il doit représenter le monde universitaire. Il est mandaté par la communauté pour la représenter. Or, que fait-il ? Il nous balance une vieille soupe néo-libérale, mâtinée de conservatisme répugnant, qui va à l’encontre de la majeure partie de l’opinion du monde étudiant. Tous ces étudiants qui ont été manifester contre le CPE, les a-t-il oublié ? Oui. Il ne s’en soucie guère. Les représente-t-il vraiment ? Non. Il utilise surtout sa position institutionnelle pour balancer sa propagande de droite néo-libérale, et pour préparer l’opinion à des réformes universitaires dont personne ne veut, hormis quelques étudiants endoctrinés de Droit et d’économie. Les professeurs n’ont aucune raison de souhaiter une diminution des effectifs universitaires. Les étudiants non plus. Pas plus que le personnel administratif ou le personnel de maintenance des universités. Je me pose donc la question. À quoi sert ce type ? Ne pourrait-on pas le destituer quand il sort un discours à ce point contraire à l’éthique universitaire, humaniste et républicaine, et contraire à l’opinion et aux intérêts de la majorité du milieu universitaire. Je pense que oui. Et je l’engage d’ailleurs à démissionner. Les têtes du mandarinat sont trop vieilles, il faut laisser la place aux jeunes. Enfin, dernière remarque. JRP évoque à plusieurs reprises le manque de moyens financiers dans les universités. Bien. Il n’a qu’à commencer à toucher un salaire raisonnable, qui soit à la hauteur de sa position hiérarchique. Je pense qu’un SMIC serait amplement suffisant. Il a déjà les honneurs. Pourquoi donc le rémunérer plus que les autres. Est-il au courant que nombres d’étudiants peinent à survivre en suivant leurs études ? Est-il au courant que des étudiants s’endettent sur dix ans ou plus pour se payer une école de commerce, alors que lui, a pu profiter dans sa jeunesse d’un enseignement public libre, ouvert et généreux ? Croit-il qu’en augmentant les droits d’inscription, cela va améliorer les choses ? Peut-être. Mais ce qui est certain, c’est que c’est facile, lorsqu’on est agrégé et qu’on touche les droits d’auteurs sur au moins au moins neuf ouvrages, de demander une augmentation des droits d’inscription. Ce n’est pas lui qui sera concerné par une telle mesure. En revanche, ce serait probablement plus courageux de sa part d’accepter de réduire de manière drastique son salaire mirobolant. Voilà donc quelqu’un de mandaté par les contribuables et les universitaires sur la base d’une confiance censée être réciproque, et que fait-il ? Il profite de sa position pour écrire et publier des livres qu’il n’a même pas mis dans le domaine public, alors qu’il touchait déjà des sommes d’argent conséquentes en provenance des fonds publics. Comment appeler ça ? Du vol ? Une trahison ? Est-il reconnaissant envers la patrie ? Allons-bon ! Quand je vois quelque chose d’aussi choquant, j’en tiendrais presque un discours de droite ! Ne nous étonnons donc pas que tant de gens finissent par être séduits par des opinions d’extrême-droite. Ce genre d’injustice sociale, couronnée par une pseudo-légitimité intellectuelle et un discours hypocrite, est à proprement parler révoltant. Cela dit, au passage, n’oublions pas que les universitaires se débrouillent très bien pour virer dans l’extrême-droite. En 1933, 25% des universitaires enseignants étaient membres du parti national-socialiste [6]. Heureusement que depuis ces années sombres, l’université s’est démocratisée. Au moins cela a-t-il pu favoriser l’émergence d’un contre-pouvoir hostile à ce mandarinat qui est une puissante force conservatrice, raciste et élitiste.
Au final, je crois donc qu’on peut clairement poser la question : JRP mérite-t-il un smic ? Si il accomplissait correctement son travail, oui. En revanche, un ouvrier ou un employé qui font mal leur travail, on les vire. Du moins, puisque la société fonctionne actuellement comme ça, je ne vois pas pourquoi il ferait ainsi exception à la règle. Ce n’est pas un extra-terrestre, que je sache !! Or, non seulement, il ne représente pas, par son discours, le milieu étudiant et universitaire qu’il est censé représenter. Mais de plus, comment a-t-il pu écrire autant de bouquins, tout en étant directeur de divers instituts ou universités ? A-t-il glandé pendant qu’on lui versait des salaires amplement suffisants (c’est une litote) ? À quoi ont-ils servi, ces salaires ? Et bien, n’allons pas chercher trop loin. Il donne quelques indices dans son interview : « la plupart des présidents d’université, même ceux de gauche, disent la même chose que moi dans les dîners en ville ». Voilà à quoi servent leurs salaires, à enrichir les restaurateurs. Rien de surprenant. Comme l’avait déjà remarqué Jacques Le Goff [7], les universités ont toujours eu un rôle économique non négligeable. Elles représentaient dès le moyen âge un marché de consommateur dont l’importance était cruciale pour les villes qui les accueillaient. Les choses n’ont pas vraiment changé depuis. Mais, comme le notait aussi Jacques Le Goff [8], l’université était au moyen âge composée indistinctement d’une population riche et d’une population pauvre. Elle ne fermait pas ses portes aux étudiants pauvres et aux déshérités. C’était un lieu de production et de diffusion du savoir qui était ouvert, ainsi qu’un ascenseur social. Privilège du moyen âge, fruit d’un long processus historique, puissante tradition dont nous sommes aujourd’hui encore, les heureux bénéficiaires. Puissante tradition culturelle, que des extrémistes néo-libéraux ou des économistes néo-classiques sont en train de faire voler en éclats, au nom d’une idéologie délirante.
Article également publié sur mon blog.
Les notes :
[1] Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Paris, Fayard, 1991.
[2] Les Universités et les Pouvoirs publics au Moyen Age et à la Renaissance, dans Pour un autre moyen âge, Gallimard, 1977, p 198-219.
[3] Voir par exemple, André Tuilier, Histoire de l’université de Paris et de la Sorbonne, Tome II. De Louis XIV à la crise de 1968. Paris, Nouvelle librairie de France, 1994, p 43-101.
[4] Je renvoie à Paul Feyerabend, La science en tant qu’art, Paris, Albin Michel, 2003, p 165-166.
[5] Je renvoie par exemple au chapitre Individualisme et collectivisme dans La route de la servitude, Paris, PUF, 1985.
[6] Eh oui ! Cela surprend, n’est-ce pas ! La référence est la suivante, François-Georges Dreyfus, Le IIIe Reich, éditions de Fallois, 1998, p 96.
[7] Op. cit., p 206-207.
[8] Op. cit., p 208-209
copyleft 2 juin 2006



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