Archives

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Luttes étudiantes

Lundi 25 septembre 2006
Réponse à l’interview de Jean-Robert Pitte parue dans le Figaro.

Jean-Robert Pitte mérite-t-il le SMIC ?

En matière d’enseignement, une question se pose depuis fort longtemps : à quoi sert réellement l’école ? S’élève-t-on en s’imprégnant du savoir scolaire et en gravissant les échelons hiérarchiques de l’institution scolaire ? Ou au contraire, tombe-t-on progressivement dans la médiocrité ? Dans une interview récente, parue dans le Figaro du mardi 30 mai 2006, p 12, Jean-Robert Pitte (JRP), président de l’université Paris-Sorbonne (Paris IV) nous apporte un début de réponse : même en atteignant les sommets de l’institution universitaire, on peut s’embourber dans la banalité et la misère intellectuelle. À tel point qu’en lisant son interview, on est pris durant un instant, d’un profond scepticisme : l’école est-elle encore un outil mis au service de la société pour élever l’homme au dessus de l’ignorance, ou est-elle devenue un refuge pour mandarins aigris qui approchent très lentement de l’age de la retraite ? En effet, si comme JRP l’affirme avec force dans son interview, l’institution universitaire va mal, ce n’est certainement pas la massification de l’enseignement qu’il faut mettre en cause. Non. Il faut surtout s’inquiéter que des individus comme lui puissent occuper des postes à ce point haut-placés, et bénéficier de salaires mirobolants, payés gracieusement par la société, tout en trouvant de surcroît, le temps de rédiger des livres pour leur propre compte.

Concrètement, où est le problème ? JRP nous inonde dans sa petite interview - qu’il donne pour faire la promo de son futur livre (un bon petit commerçant de détail en somme, un vendeur de marché qui harangue la foule en espérant qu’une ou deux ménagères naïves viendront acheter ses salades périmées) - d’un discours néo-libéral pré-formaté, qui est d’une platitude sans borne et d’une inexactitude alarmante. Comme tout bon néo-libéral, JRP (Dallas, ton univers impitoyaaable... !) tente de nous faire flipper avec la fameuse thèse du péril imminent - décrite avec brio par Albert O. Hirshman [1]. Le principe est simple, pour ne pas dire simpliste, l’université va mal, elle croule sous le poids des contradictions engendrées par la bureaucratie et par l’État-providence (encore lui), il faut donc la réformer prestement ; il nous faut aller vers plus de libéralisation et vers la privatisation de l’enseignement, sinon, nous courrons tout droit à la catastrophe. On connaît la chanson ! Les journalistes des Échos et de La Tribune nous balancent la même sauce à longueur de journée. Nous vivons dans un pays paralysé par la bureaucratie et le conservatisme, et le seul remède à tous nos problèmes est de privatiser les universités ou d’augmenter les droits d’inscription. C’est mathématique !

Examinons tout cela plus en détail. Que sur certains aspects, l’université aille mal, c’est un fait peu contesté, et hélas peu contestable. Reste qu’il faut bien prendre en compte les points suivants. À quel niveau cela va mal et jusqu’à quel point ? Quelles sont les causes de la misère universitaire ? Comment y remédier ?

À la première question, on ne peut donner une réponse simple. En effet, tout dépend des objectifs qu’on fixe à l’université. Si l’université a pour objectif de former le plus possible de jeunes à l’activité professionnelle, alors, il est clair que l’université remplit très bien sa fonction. C’est même surprenant de voir à quel point elle la remplit bien. Et ceci contrairement à ce qu’affirme JRP, lorsqu’il nous dit, « le seul critère valable est le taux d’insertion professionnelle, que l’on est loin de connaître ». Deux remarques.

   1. Si nous suivons le raisonnement de JRP, tout n’est pas rose, notamment parce que l’université s’est fixée différentes tâches qui ne sont pas « valables ». Mais c’est tant mieux. L’université n’a pas pour seul objectif de former des cadres supérieurs et des sous-fifres du monde de l’entreprise. Elle vise également à produire des chercheurs, des artistes, des scientifiques, des théologiens, des lettrés, des ouvriers spécialisés, des paysagistes, des intellectuels, des botanistes, des leaders associatifs, des politiciens et des médecins ! On ne peut donc pas exclusivement la juger en fonction du taux d’insertion professionnelle. Ce n’est pas l’unique critère valable. Heureusement ! Car la richesse apportée par l’université à la société ne peut être quantifiée ou réduite à un seul critère d’évaluation. D’autant plus que seule la diversité de l’enseignement peut conduire à une bonne adaptation à un environnement évolutif et changeant. Ce qui est inutile aujourd’hui sera peut-être utile demain, notamment parce que rien ne prouve que le secteur marchand existera toujours sous sa forme actuelle dans dix ou vingt ans. Qui sait ? Il va peut-être aller en s’atrophiant.
   2. Mais il n’empêche que même en prenant le critère du taux d’insertion professionnel, de nombreuses formations sont très bien cotées sur le marché de l’emploi, et les entreprises s’arrachent les étudiants de certains DESS, DEA, maîtrises, MSG, MST ou magistères (pardon, il faut désormais dire Master...). En fait, l’enseignement public a toujours une aura prestigieuse, malgré l’essor de l’enseignement privé : songeons pour cela aux têtes d’affiche, Sciences Po, X, l’ENA, Les Mines, Dauphine, Assas et toute cette flopée d’écoles d’ingénieurs qui nous pondent régulièrement des petits génies que les américains s’arrachent à prix d’or. Songeons également à tous ces IUT et BTS qui alimentent sans arrêt le contingent d’ouvriers spécialisés dans nos entreprises. Par conséquent, si l’université se fixe comme objectif de former des professionnels, alors nous sommes sur la bonne voie ; même si, je le répète encore une fois, tout n’est pas parfait. Certaines formations sont plus avantagées que d’autres. Et celui qui décide de s’engager dans des études de Lettres, sait pertinemment qu’il se dirigera vers une carrière professorale ou vers une carrière littéraire. Il a peu de chance de rentrer comme cadre supérieur chez Vivendi Universal.

Continuons. Selon JRP, je cite, « le premier cycle universitaire est une voiture-balai destinée à masquer le chômage des jeunes ». Soit ! Il pense ce qu’il veut. Mais une telle affirmation nécessite deux précisions.

   1. Qui donc a voulu donner à l’université une telle destinée ? Les franc-maçons, les communistes, les juifs, les syndicalistes, les américains, les bouddhistes, les gauchistes... !!? Je suis toujours surpris de voir à quel point les néo-libéraux tombent facilement dans les travers de la théorie du complot. Le premier cycle universitaire n’a aucune destinée cachée, personne ne l’a prémédité ; il est ainsi et voilà tout. C’est le fruit d’un long processus historique, qui a permis à la société française d’offrir à une grande partie de la population l’éducation nécessaire à la modernisation de la société, et d’éviter la précarisation d’une partie de cette population, dans une société nécessitant la maîtrise de connaissances toujours plus complexes - et il est vrai qu’on peut encore l’améliorer, mais certainement pas en s’alignant sur le modèle américain. D’ailleurs, nombreuses ont été les réformes qui se sont succédées pour en arriver là. Mais rien n’a été prémédité sur le long terme. À preuve, quand l’enseignement de masse s’est mis en place, les taux de chômage était extrêmement bas. Difficile par la suite de faire machine arrière. Toutefois, l’objectif n’a jamais été de masquer le chômage. Ou alors, si tel était le cas, que JRP en apporte des preuves concrètes, avant de hurler au complot national !
   2. Ensuite, les jeunes préfèrent profiter du système universitaire plutôt que d’être au chômage, et alors ? Je ne vois pas pourquoi ils s’en priveraient. Non seulement ça les cultive, et ils ont envie de se cultiver. Mais de plus, si ça peut faire diminuer le chômage. Tant mieux ! Ça fait double emploi. Il vaut mieux que des jeunes errent dans les couloirs des universités, plutôt qu’ils errent dans les parkings de grande surface pour brûler des voitures, ou fassent des boulots misérables pour se payer un appartement hors de prix.

Toujours selon JRP, les jeunes sont mal orientés dans des filières généralistes, « ils ont plus de chances d’être éliminés prématurément de l’université et aucune d’accéder au métier de leurs rêves ». C’est bien triste en effet. Mais l’université n’y est pas pour grand chose ! Toute notre société est fondée sur cet écrémage généralisé. Ceux qui veulent faire du cinéma, de la chanson, devenir riches, ou être pilotes, en sont les premières victimes ! Au moins l’université peut-elle parfois leur offrir une seconde chance, et une chance équitable, fondée sur le talent, le labeur et la ténacité, et non sur l’arrivisme. Je n’ai rien contre l’arrivisme, il faut de tout pour faire un monde. Mais ceux qui souhaitent parvenir au sommet en empruntant des voies différentes doivent pouvoir le faire. La réussite par les études et les diplômes vaut bien celle qui consiste à gravir par tous les moyens les marches de l’entreprise ou des réseaux, ou à gagner au Loto ! Dans tous les cas, ça n’est jamais simple, et l’université ne fait que refléter un choix de société. Elle ne fait que s’adapter et se conformer à un monde dur et hiérarchisé, où les bonnes places sont rares et difficiles d’accès. Pour JRP, « l’arrivée massive des générations du baby-boom n’a jamais été réfléchie », de là les problèmes que nous rencontrons actuellement. De plus, plongeant dans les racines de l’histoire, il nous sort une phrase assez mystérieuse, « Louis XIV et Colbert l’ont laissé végéter [l’université] et elle n’a passionné aucun régime par la suite, excepté Napoléon. » Voilà une interprétation historique franchement rapide et hasardeuse. Tout d’abord, je ne pense pas, personnellement, que Napoléon n’ait fait que du bien à l’université française ; il l’a étatisé, et a fait d’une espèce de melting-pot encore empreint des coutumes du moyen-âge, et encore relativement autonome, un organisme public, rationalisé et mis au service, pour ne pas dire au pas, du pouvoir impérial. Ensuite, comme l’a parfaitement montré Jacques Le Goff [2], les universités se sont inscrites dans des rapports toujours plus ou moins conflictuels et coopératifs avec les pouvoirs en place, et ceci depuis le moyen-âge. La période sous Louis XIV était surtout marquée par la volonté du pouvoir royal de soumettre l’université à ses vues et à ses objectifs, et de la séparer du pouvoir religieux [3]. Dans tous les cas, à aucun moment, le Roi Soleil et son ministre ne l’ont laissé végéter ! Ils ont simplement tenté de la réformer. Ne pervertissons pas l’histoire... J’en reviens au baby-boom. Soyons un peu précis. Ce n’est pas le baby-boom qui a provoqué la massification universitaire, il l’a juste amplifié. En réalité, le processus était à l’oeuvre depuis la fin du XIXème siècle, et ce n’est pas un léger sursaut démographique qui a tout chamboulé. C’est une transformation du mode de vie et l’émergence de la société moderne et industrielle. Par conséquent, quand JRP nous dit dans son interview qu’il faudrait limiter les inscriptions en sociologie, c’est bien dommage pour lui, car il aurait très certainement besoin de quelques cours de socio pour y voir un peu plus clair ! Mais bon, passons... Il semble, selon JRP, que le processus n’ait pas été réfléchi. D’un strict point de vue néo-libéral, c’est plutôt heureux ! Tant mieux. Le processus s’est produit naturellement : à un excès de demande a correspondu un accroissement de l’offre. Que dire de plus ? Rien. Dans une telle logique, c’est tout à fait normal que le processus n’ait pas été conscient et planifié. En revanche, ce qui a été réfléchi, ce sont les politiques visant à accompagner et à réglementer le phénomène, et le nouveau « marché » qui commençait à se structurer. Et un tel processus ne pouvait être planifié, car la législation a dû accompagner progressivement, et au cas par cas, des changements qui ne pouvaient jamais être complètement anticipés. Dernière gaffe de JRP, il s’exclame, « ce sont surtout les jeunes inscrits dans les deux premières années d’université qui sont descendus dans la rue - comme cela se produit depuis depuis plus de quarante années ». Quoi de plus naturel !!!

   1. Ils sont numériquement plus importants que les seconds et les troisième cycles, donc ça fait plus de monde dans la rue...
   2. C’est surtout pour eux que le CPE est un enjeu. N’ayant pas passé le premier cycle, ils savent qu’ils peuvent encore échouer dans leurs études et se retrouver à nourrir le contingent des jeunes chômeurs.
   3. Ils sont souvent descendus dans la rue pour des raisons qui n’ont rien de politique. Ils découvrent les manifs, ils sont encore imprégnés de la rébellion adolescente, etc.

Pour résumer, JRP est donc convaincu que nous sommes en crise et que d’autres crises seront inévitables. Pour JRP le prophète, l’apocalypse universitaire n’est pas loin, il est à nos portes ! La crise couve. La mise en péril est nécessaire. Les réformes aussi. Mais passons sur ses qualités divinatoires et son brillant esprit de synthèse, capable d’embrasser avec autant d’acuité, une situation sociale extrêmement complexe. Ce que les étudiants - et les professeurs - critiquent dans le système actuel, c’est surtout le manque de poste dans l’enseignement supérieur, et l’abus de pouvoir des professeurs sur les étudiants. C’est en ce sens qu’il y a une crise, du moins pour la majorité des acteurs de l’enseignement supérieur. Pour d’autres, plus minoritaires, comme moi, il est clair que la crise a d’autres sources, notamment la hiérarchisation de l’université. Je pense que tant qu’il y aura une hiérarchie universitaire, il y aura des effets pervers liés à cette hiérarchie rigide. Ce qui n’a rien à voir avec le caractère public ou privé de l’enseignement ; le problème vient du fait que les étudiants n’ont quasiment aucun pouvoir décisionnel sur l’enseignement universitaire, et que l’enseignement tend de plus en plus à 1. se professionnaliser sous la pression des entreprises qui tentent d’investir les universités, et 2. s’orienter vers un enseignement aux mains de groupes idéologiques qui formatent et lavent le cerveau des élèves, avec des cours dont le contenu s’appauvrit dramatiquement sous la pression de laboratoires autistiques, qui veulent imposer leur point de vue à des universités entières, et à des populations estudiantines prises en otage. Le problème vient donc de la tête de l’université, de ces professeurs qui n’ont aucun respect pour l’enseignement et pour leurs étudiants, et qui font de l’université un champ de bataille où ils tentent de faire triompher leurs idéologies, leur nom ou leur réputation. Ce sont ces gens-là qu’il faut contrôler. Pas les étudiants. Ce sont eux qui sont potentiellement dangereux et problématiques. Lorsqu’ils sont soumis à une idéologie, ou lorsqu’ils ne vivent que pour mettre leur nom dans des articles poubelles, ils sont prêts à tout. Le sommeil de la raison engendre des monstres, l’ambition effrénée et le conformisme également. Vous n’avez qu’à assister aux cours d’économie à Toulouse 1 pour vous en convaincre. Ça fait froid dans le dos.

Venons-en aux causes de tous nos malheurs, et aux solutions respectives. JRP en souligne au moins cinq dans sa brillante interview. 1. « Les politiques sont terrorisés par les étudiants », ce qui mine toute tentative de réforme. 2. La démagogie politique. 3. Le manque de moyens financiers. 4. La gratuité du service public. 5. Les étudiants ont trop de liberté, et peuvent s’inscrire dans des filières mal positionnées sur le marché de l’emploi. Étudions ces différentes causes successivement.

   1. Les politiques sont terrorisés par les étudiants. Allons bon ! À ce point. C’est quand même un brin excessif !!! Tout d’abord de quels politiques parle-t-il ? Des « jeunes tribuns qui renforceront les cabinets politiques de la gauche sociale-démocrate » ? À priori, si on suit son raisonnement, je pense que ces fameux politiques de gauche n’ont donc pas à avoir spécialement peur des étudiants. Dans tous les cas, le contre-pouvoir étudiant est une force, certes, mais pas au point de terroriser les politiques ! Personnellement, j’ai bien plus peur de Bruno Mégret ou d’Arlette Laguiller, que des étudiants qui sont dans la rue... Loin s’en faut ! Jamais les étudiants n’ont commis de crimes de masse, les politiciens se sont souvent complus dans cette activité. Mais après tout, à chacun ses démons...
   2. La démagogie politique : « l’élection présidentielle approche et je crains qu’à gauche comme à droite personne ne prenne ce besoin crucial de réforme vraiment à coeur ». Ça pourrait être vrai, mais c’est faux ! Les changements politiques ne sont pas aussi mécaniques que JRP veut bien le laisser entendre. On ne change pas la société d’un simple claquement de doigt. Ils sont progressifs, saccadés, variables, décentralisés et nécessitent des interventions en profondeur. Sinon, pourquoi serions-nous sans arrêt confrontés à des vagues successives de réformes ? Tous les gouvernements se paient en général leur petite réforme du système universitaire et scolaire. C’est inévitable. La seule difficulté est de différencier les politiques de gauche et de droite ! Pourquoi cette succession de réformes ? Parce que les réformes sont longues, elles doivent être engagées progressivement, elles impliquent un nombre considérable d’acteurs ; il ne suffit pas d’en avoir envie ; il faut du temps pour que les messages arrivent de la base au sommet ou du sommet à la base, pour que les mentalités évoluent, et pour que changements se produisent effectivement. Seul un dictateur peut produire des changements rapides et décisifs (Napoléon l’a fait, ce que JRP ne manque pas de faire remarquer), ou à la limite, un pays ou une institution dont les membres ont une forte capacité de s’auto-organiser et de se mobiliser (ce qui n’est évidemment pas le cas, à l’heure actuelle dans l’institution universitaire, qui est dominée par des firmes ou par le mandarinat).
   3. Le manque de moyens financiers. La solution de JRP, augmenter les droits d’inscription, car « il est bien connu qu’un service gratuit est déconsidéré et finit par se dégrader. » Tout d’abord, la cause. Soyons sincères. L’université française est économe. Pour le reste, elle gâte bien ses étudiants. Là encore, je ne dis pas que tout est parfait. Tout le monde connaît ces vieux bâtiments universitaires délabrés des années 70 ; tout le monde connaît ces sommes faramineuses gaspillées en congrès, conférences et salaires de professeurs. Mais globalement, pour un enseignement de masse, les choses ne vont pas si mal... Et puis, il faut rester cohérent, la formation des étudiants est un enjeu de société, elle est financée par des fonds publics. Il faut donc savoir si les citoyens sont prêts à financer très chèrement la formation d’étudiants en physique, en mathématiques et en comptabilité. Rien n’est moins sûr. Tout d’abord, toutes ces formations peuvent être réalisées à distance ou par des amateurs bénévoles. Ensuite, approfondir la recherche sur les groupes homologiques, les groupes algébriques, les supercordes et la logique épistémique, ou payer des spécialistes dans ces domaines, n’intéresse pas forcément tout le monde. En ce qui me concerne, tous ces sujets me semblent passionnants, mais inutiles. Ou peut-être le seront-ils un jour, et dans ce cas, je serai bien disposé à en profiter ; mais en attendant, je n’ai aucune envie de prendre le pari de financer des professeurs dans ces disciplines autistiques. Finalement, je ne suis même pas certain d’avoir envie de savoir si la théorie M est vraie ou non. Je préfère qu’on s’occupe de la survie des abeilles et des baleines ! Enfin, bien des individus préféreraient abandonner le financement des recherches dans les énergies sales et dans les OGM pour des raisons d’ordre écologique ou éthique. Ont-ils vraiment tort ? En fait, là n’est pas la question. La question est surtout de savoir si tous ces financements doivent continuer éternellement à échapper en grande partie au contrôle démocratique direct [4]. Aujourd’hui, chacun est en mesure de peser les risques liés aux OGM et chacun doit pouvoir décider si il choisit oui ou non de financer telles ou telles recherches.
   4. S’agissant du service public, JRP tombe avec une facilité déroutante dans le sophisme économique. D’une part, il est faux d’affirmer que le service public est déconsidéré et que la gratuité conduit nécessairement à la dégradation du service en question. On sait parfaitement que les services publics sont très souvent recherchés en priorité par les consommateurs. L’armée, la justice, les pompiers, les routes, l’enseignement, l’hôpital sont en France, de très bonne qualité, et ils sont publics. Et comme nous l’avons montré plus haut, la preuve en est que les entreprises sont très friandes d’étudiants formés par le service public. D’autre part, rien ne prouve que l’augmentation des coûts d’inscription ou la privatisation va améliorer les choses. Non seulement il est possible d’agir autrement, et de raréfier l’offre de diplômes en accroissant la sélection. Ce qui est plus égalitaire. Mais de plus, la rareté d’un diplôme n’est pas forcément un signe de bonne qualité. Une telle vision étriquée du capital humain est réellement naïve. Un diplôme peut être rare et cher, mais nul sur le marché de l’emploi. Les écoles privées qui produisent des diplômes bidons sont déjà légions. À coup sûr, un maquis de diplômes privés n’arrangerait rien.
   5. Enfin, dernière cause : les étudiants sont des imbéciles irrationnels et puérils, incapables de s’orienter correctement, qui s’inscrivent par conséquent dans des filières poubelles. Si bien que, « Il faut orienter les étudiants, ils ne doivent pas s’inscrire dans les filières de leur choix, notamment psychologie, sociologie, staps (sport) et lettres ». Mon dieu, mais quel discours anti-libéral ! John Stuart Mill doit se retourner dans sa tombe en entendant cela ! Moi, naïf, qui pensait que les néo-libéraux voulaient ardemment laisser toujours plus de libertés aux individus, en voilà un qui nous dit clairement que les individus ont trop de libertés et sont incapables de faire un choix rationnel. Voilà le fameux discours paradoxal de ces néo-libéraux obtus. Au nom de la liberté, on assomme les libertés individuelles. Tout est bon pour resserrer les chaînes. En plus, de quel droit JRP se permet-il de hiérarchiser ainsi les matières ? À chacun sa hiérarchie. Me concernant, si je suivais sa logique, je serais plutôt partisan d’interdire purement et simplement l’économie, pour cause de propagande idéologique ouverte, pour cause d’inutilité, de manque de débouchés et de danger pour la société ! De toute façon, ce qui est bouché aujourd’hui ne le sera peut-être plus demain, et seuls des acteurs libres et indépendants sont capables de faire des prévisions correctes à cet endroit. Ce n’est pas un planificateur dans son genre, vieux, politiquement engagé à droite (donc partial), myope ou astigmate, qui pourra anticiper ce genre d’évolutions mieux qu’une foule d’acteurs disposant d’un nombre considérable de signaux pertinents (pour une fois Hayek n’avait pas tort [5]) et d’une formidable capacité à traiter l’information collectivement. Seuls des acteurs parfaitement libres d’agir en pleine connaissance de cause, pourront s’engager dans les filières prometteuses. Ou au pire, ils créeront le marché, une fois leurs diplômes acquis. Décidément, JRP devrait réviser les bases de son néo-libéralisme. Et preuve est faite que les gens de droite, lorsqu’ils s’inspirent de la vulgate néo-libérale, comprennent en général assez mal les bases de cette doctrine. Ils ne retiennent que la hiérarchie et le fric, et oublient tout le discours sur la liberté et le choix de vie.

C’est sur ce dernier point qu’on peut réellement se demander pourquoi on paye JRP ? À quoi sert-il vraiment ? Théoriquement, il doit être notre représentant, ou au moins celui des étudiants et professeurs de la Sorbonne. Il doit représenter le monde universitaire. Il est mandaté par la communauté pour la représenter. Or, que fait-il ? Il nous balance une vieille soupe néo-libérale, mâtinée de conservatisme répugnant, qui va à l’encontre de la majeure partie de l’opinion du monde étudiant. Tous ces étudiants qui ont été manifester contre le CPE, les a-t-il oublié ? Oui. Il ne s’en soucie guère. Les représente-t-il vraiment ? Non. Il utilise surtout sa position institutionnelle pour balancer sa propagande de droite néo-libérale, et pour préparer l’opinion à des réformes universitaires dont personne ne veut, hormis quelques étudiants endoctrinés de Droit et d’économie. Les professeurs n’ont aucune raison de souhaiter une diminution des effectifs universitaires. Les étudiants non plus. Pas plus que le personnel administratif ou le personnel de maintenance des universités. Je me pose donc la question. À quoi sert ce type ? Ne pourrait-on pas le destituer quand il sort un discours à ce point contraire à l’éthique universitaire, humaniste et républicaine, et contraire à l’opinion et aux intérêts de la majorité du milieu universitaire. Je pense que oui. Et je l’engage d’ailleurs à démissionner. Les têtes du mandarinat sont trop vieilles, il faut laisser la place aux jeunes. Enfin, dernière remarque. JRP évoque à plusieurs reprises le manque de moyens financiers dans les universités. Bien. Il n’a qu’à commencer à toucher un salaire raisonnable, qui soit à la hauteur de sa position hiérarchique. Je pense qu’un SMIC serait amplement suffisant. Il a déjà les honneurs. Pourquoi donc le rémunérer plus que les autres. Est-il au courant que nombres d’étudiants peinent à survivre en suivant leurs études ? Est-il au courant que des étudiants s’endettent sur dix ans ou plus pour se payer une école de commerce, alors que lui, a pu profiter dans sa jeunesse d’un enseignement public libre, ouvert et généreux ? Croit-il qu’en augmentant les droits d’inscription, cela va améliorer les choses ? Peut-être. Mais ce qui est certain, c’est que c’est facile, lorsqu’on est agrégé et qu’on touche les droits d’auteurs sur au moins au moins neuf ouvrages, de demander une augmentation des droits d’inscription. Ce n’est pas lui qui sera concerné par une telle mesure. En revanche, ce serait probablement plus courageux de sa part d’accepter de réduire de manière drastique son salaire mirobolant. Voilà donc quelqu’un de mandaté par les contribuables et les universitaires sur la base d’une confiance censée être réciproque, et que fait-il ? Il profite de sa position pour écrire et publier des livres qu’il n’a même pas mis dans le domaine public, alors qu’il touchait déjà des sommes d’argent conséquentes en provenance des fonds publics. Comment appeler ça ? Du vol ? Une trahison ? Est-il reconnaissant envers la patrie ? Allons-bon ! Quand je vois quelque chose d’aussi choquant, j’en tiendrais presque un discours de droite ! Ne nous étonnons donc pas que tant de gens finissent par être séduits par des opinions d’extrême-droite. Ce genre d’injustice sociale, couronnée par une pseudo-légitimité intellectuelle et un discours hypocrite, est à proprement parler révoltant. Cela dit, au passage, n’oublions pas que les universitaires se débrouillent très bien pour virer dans l’extrême-droite. En 1933, 25% des universitaires enseignants étaient membres du parti national-socialiste [6]. Heureusement que depuis ces années sombres, l’université s’est démocratisée. Au moins cela a-t-il pu favoriser l’émergence d’un contre-pouvoir hostile à ce mandarinat qui est une puissante force conservatrice, raciste et élitiste.

Au final, je crois donc qu’on peut clairement poser la question : JRP mérite-t-il un smic ? Si il accomplissait correctement son travail, oui. En revanche, un ouvrier ou un employé qui font mal leur travail, on les vire. Du moins, puisque la société fonctionne actuellement comme ça, je ne vois pas pourquoi il ferait ainsi exception à la règle. Ce n’est pas un extra-terrestre, que je sache !! Or, non seulement, il ne représente pas, par son discours, le milieu étudiant et universitaire qu’il est censé représenter. Mais de plus, comment a-t-il pu écrire autant de bouquins, tout en étant directeur de divers instituts ou universités ? A-t-il glandé pendant qu’on lui versait des salaires amplement suffisants (c’est une litote) ? À quoi ont-ils servi, ces salaires ? Et bien, n’allons pas chercher trop loin. Il donne quelques indices dans son interview : « la plupart des présidents d’université, même ceux de gauche, disent la même chose que moi dans les dîners en ville ». Voilà à quoi servent leurs salaires, à enrichir les restaurateurs. Rien de surprenant. Comme l’avait déjà remarqué Jacques Le Goff [7], les universités ont toujours eu un rôle économique non négligeable. Elles représentaient dès le moyen âge un marché de consommateur dont l’importance était cruciale pour les villes qui les accueillaient. Les choses n’ont pas vraiment changé depuis. Mais, comme le notait aussi Jacques Le Goff [8], l’université était au moyen âge composée indistinctement d’une population riche et d’une population pauvre. Elle ne fermait pas ses portes aux étudiants pauvres et aux déshérités. C’était un lieu de production et de diffusion du savoir qui était ouvert, ainsi qu’un ascenseur social. Privilège du moyen âge, fruit d’un long processus historique, puissante tradition dont nous sommes aujourd’hui encore, les heureux bénéficiaires. Puissante tradition culturelle, que des extrémistes néo-libéraux ou des économistes néo-classiques sont en train de faire voler en éclats, au nom d’une idéologie délirante.

Article également publié sur mon blog.


Les notes :

[1] Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Paris, Fayard, 1991.

[2] Les Universités et les Pouvoirs publics au Moyen Age et à la Renaissance, dans Pour un autre moyen âge, Gallimard, 1977, p 198-219.

[3] Voir par exemple, André Tuilier, Histoire de l’université de Paris et de la Sorbonne, Tome II. De Louis XIV à la crise de 1968. Paris, Nouvelle librairie de France, 1994, p 43-101.

[4] Je renvoie à Paul Feyerabend, La science en tant qu’art, Paris, Albin Michel, 2003, p 165-166.

[5] Je renvoie par exemple au chapitre Individualisme et collectivisme dans La route de la servitude, Paris, PUF, 1985.

[6] Eh oui ! Cela surprend, n’est-ce pas ! La référence est la suivante, François-Georges Dreyfus, Le IIIe Reich, éditions de Fallois, 1998, p 96.

[7] Op. cit., p 206-207.

[8] Op. cit., p 208-209

copyleft   2 juin 2006

Par Cilou Lilou
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Lundi 25 septembre 2006
lundi 25 septembre 2006 (10h07) :

Critique du livre de M. Pitte (président de Paris 4 - Sorbonne), « Jeunes, on vous ment »

Auteur : militant de la FSE http://oxygenefse.free.fr


1. Un livre indigne d’un universitaire ou tout simplement d’un « honnête homme »

.
M. Pitte est un vulgaire démagogue doublé d’un faussaire : il travestit les faits, et établit les comparaisons les plus douteuses pour disqualifier ses ennemis et ainsi se mettre en valeur : « Jeunes, M. Pitte vous ment » sur le déroulement du mouvement étudiant du printemps, en affirmant (par exemple) que « La surenchère des revendications est d’ailleurs montée à mesure que le mouvement anti-CPE s’essoufflait » (p.38). En effet, dès sa première réunion (à Rennes le 18 février), la coordination nationale étudiante exige le retrait de la LEC, du CNE, et plus de postes d’enseignants. Dès le départ, le mouvement n’est pas « anti-CPE ». L’appel de la coordination nationale à poursuivre la grève après le remplacement du CPE n’est donc pas la manifestation d’une « surenchère des revendications ».

Il ment encore quand il affirme que « Le CPE était aussi anodin que possible, puisqu’il existe des lois comparables en Italie, en Angleterre, en Allemagne » (p.31). Passons sur la valeur de l’argument « comme cela existe ailleurs, c’est pas grave » qui ne fait que révéler l’esprit moutonnier de M. Pitte. En Allemagne, il n’y a aucune loi comparable au CPE. C’est précisément la raison pour laquelle le gouvernement Merkel voulait allonger la période d’essai de 6 mois à 2 ans pour toutes les nouvelles embauches. Mais pour l’instant, ce projet n’a pas été adopté et suscite, comme en France, de vives protestations.


Il ment encore et toujours quand il écrit : « il ne peut être question d’augmenter encore la part des prélèvements obligatoires qui représente déjà plus de 45% du PIB » (p.115). En effet, les prélèvements obligatoires n’ont jamais dépassé 45% du PIB. Ils ont atteint leur pic en 1999 (44,9% du PIB), et ils sont en 2005 de 44,1% du PIB .


En parlant de ceux qui (au parti socialiste) veulent « bannir » l’expression « égalité des chances », M. Pitte écrit : « Non à Pétain, mais oui à Staline et à la résurrection de l’URSS ! » (p.26). Cette comparaison n’a aucun sens, mais a pour unique but d’associer ses contradicteurs à une personnalité repoussoir, afin d’éviter la confrontation des arguments.


Toujours pour éviter de se donner la peine d’argumenter, M. Pitte assaisonne son texte d’exemples divers censés prouver ses affirmations. Ainsi, quand M. Pitte fait de la publicité pour son excellent boucher de la rue Monge qui n’arrive pas à trouver d’apprentis (p.100-101), le lecteur doit comprendre que M. Pitte a démontré que la cause du chômage est l’inadaptation du système de formation à la demande des entreprises.


M. Pitte livre ici un travail bâclé et imprécis - une centaine de pages écrit gros, ce n’est pourtant pas très long à relire , qu’un étudiant de 1ère année consciencieux n’oserait pas rendre à son enseignant. Des expressions comme « il est bien connu que » foisonne dans un texte qui relève plus du café du commerce que du discours raisonné :


M. Pitte multiplie les citations imprécises ou sans référence. Par exemple, quand M. Pitte évoque l’« excellent taux d’encadrement moyen d’un professeur pour 11 élèves en 2004-2005 » (p.56), il n’informe pas le lecteur de sa source. Ou alors, quand il nous parle d’une offre d’emploi de technicien au salaire affriolant (p.106-107), sa source est indiscutable puisque M. Pitte nous affirme « Je dois cette information à Gilles Fumey » (p.107). N’apprend-on pas à l’université à citer ses sources avec précision ?


M. Pitte entretient le flou et les approximations pour faire peur à son lecteur. Ainsi, il affirme que le montant des dégradations dans les universités, suite au mouvement du printemps, est de « plusieurs millions d’euros » (p.40). Or, aucune estimation, à notre connaissance, n’est supérieure à 2 millions. Yannick Vallée, 1er vice-président de la Conférence des Présidents d’Université (CPU) - qui n’a aucun intérêt à minimiser les dégâts estime lui à deux millions d’euros (cf. son interview dans Le Monde du 19 avril 2006). Pourquoi faire croire que les dégradations se chiffrent à « plusieurs millions d’euros » quand on sait pertinemment qu’elles ne dépassent pas deux millions d’euros ?


Avant de critiquer plus en détails le livre commis par M. Pitte, nous ne pouvons que nous inquiéter qu’un tel individu aussi peu scrupuleux puisse représenter une université aussi prestigieuse que la Sorbonne. Démagogue et faussaire, M. Pitte nous livre une logorrhée néo-libérale, mâtinée de poujadisme, d’une platitude et d’une médiocrité inouïes. M. Pitte, à la quête d’une gloire médiatique, utilise l’aura de sa fonction pour donner du crédit aux idées les plus vulgaires et mercantiles. Censé être le représentant de la « communauté universitaire » de la Sorbonne, c’est-à-dire de ses étudiants, enseignants, et personnels IATOS, M. Pitte nous fait honte et ne nous inspire que du dégoût, en piétinant les valeurs humanistes et critiques de l’Université.


Dans une interview accordée à l’UNI, organisation de la droite et de l’extrême droite universitaire, M. Pitte dit à juste titre : « Je n’aurais pas occupé ces fonctions [de président d’université] (...) Personne ne l’aurait édité, personne ne l’aurai lu (...) J’en ai profité ».

 


2. Quand M. Pitte analyse le mouvement du printemps : de l’incompréhension à l’insulte

.

Comme M. Chirac lors de son débat télévisé avec des « jeunes » pourtant triés sur le volet, M. Pitte est totalement à côté de la plaque. Pour lui, les jeunes qui ont participé au mouvement social du printemps ne sont pas ses égaux, capables de réflexion et d’esprit critique. Pour les qualifier, M. Pitte a d’ailleurs recours au vocabulaire médical, infantilisant, ou animalier : « CPE : deux ans, ce n’est pas l’éternité, mais une telle mesure a fait naître une peur irrationnelle » (p.13), « criailleries estudiantines » (p.34), « vide abyssal de la pensée » (p.34), « crise de nerfs » (p.37 et p.48).


Pourquoi donc ces étudiants ne comprennent-ils donc rien ? M. Pitte ne se l’explique pas et en reste « pantois » (p.37), s’énervant jusqu’au point d’avoir « honte de mon [son] pays » (p.36). Diantre ! Pourquoi ces étudiants ne comprennent-ils pas ce qu’exprime si justement cet étudiant canadien si lucide : « Si je fais mon job, je ne vois pas pourquoi mon employeur me virerait. C’est un fantasme, cette idée » (p.27-28) ? Pourquoi ces étudiants ne comprennent-ils pas que la liberté de se faire licencier constitue la vraie aventure de leur vie ? (« Ils ont vingt ans à l’état civil et soixante dans leur tête ; leur sécurité et leur retraite leur importent plus que l’aventure de leur vie » [p. 32]).


Pourtant, le monde de M. Pitte est simple à comprendre : la lutte de classes n’existe pas, les salariés et les patrons n’ont pas d’intérêts contradictoires, la flexibilité crée l’emploi , les patrons sont brimés (M. Pitte parle de « l’extrême difficulté de licencier un salarié en France » [p.12] alors que cela fait des années qu’on assouplit les procédures de licenciement : cf. par l’exemple la suppression de l’autorisation administrative de licenciement au début des années 80). Malheureusement, les méchants staliniens nous gouvernent et empêchent l’avènement du paradis néolibéral par leur archaïsme. Et d’ailleurs, peut-on faire confiance aux enseignants chercheurs qui « vivent dans les nuages de la recherche et désintéressée » (p.109) pour faire comprendre le monde aux étudiants ? Des professionnels mandatés par Mme Parisot ne seraient-ils pas plus « compétents » pour diffuser la vision du monde de M. Pitte auprès des étudiants ?


Sur le déroulement du mouvement du printemps, M. Pitte veut se démarquer de ces collègues décidément trop naïfs : « Comment un certain nombre d’étudiants, de professeurs et de présidents naïfs ont-ils pu croire à la spontanéité et à la légitimité des assemblées générales, ou penser, ce qui revient au même, qu’il est possible de les raisonner et d’obtenir d’elles des votes de sagesse ou, tout simplement, des votes démocratiques ? » (25). M. Pitte nous livre sa conception de la démocratie : une AG légitime et démocratique est une AG que l’on peut « raisonner », c’est-à-dire une AG qui vote ce que M. Pitte veut qu’elle vote. Notons d’ailleurs que cette conception un tantinet autocentrée de la démocratie - que l’on retrouve au Conseil d’administration de Paris IV - est partagée par les bureaucrates de l’UNEF.


Au moins M. Pitte fait-il preuve de lucidité quand il reconnaît (pour s’en offusquer) que la FSE ne partage pas cette conception de la démocratie, citant un passage de la charte de la FSE (p.24) qui montre que la FSE cherche à développer l’auto-organisation des étudiants, reconnaît la légitimité des AG, même quand elle n’est pas d’accord avec les décisions qui en ressortent. Nous sommes d’ailleurs honorés d’être considérés par cet individu comme ses pires ennemis, et nous informons M. Pitte que le passage de l’appel de la coordination nationale du 16 avril qu’il cite comme le comble de l’horreur (« Nous exigeons des garanties sur le déroulement des examens de fin d’année. Nous dénonçons le chantage aux examens et l’accord illégitime entre l’UNEF et la conférence des présidents d’université pour le report des examens après le rattrapage quasi-intégral des cours. Le calendrier universitaire doit être maintenu quoi qu’il arrive. Ce n’est pas la grève qui dévalorise nos diplômes, c’est la réforme LMD qu’il faut abroger » [p. 22]) est une motion qui a été proposée (et votée) par la FSE à l’AG de Tolbiac (Paris I) jeudi 13 avril, et qui a été reprise par la coordination nationale le week-end suivant.


Puisque M. Pitte ne comprend pas le mot « grève » pour un étudiant (« le mot ‘grève’ n’a aucun sens réel. S’il ne veut pas aller en cours, il n’y va pas et le seul risque qu’il prend est celui d’échouer à ses examens et de ne pas obtenir de diplôme » [p. 21]), nous allons lui expliquer. La grève est pour nous une décision collective prise en Assemblée générale : elle consiste en l’interruption des cours, à la mise en place de piquets de grève pour empêcher la tenue des cours (afin de faire respecter la décision démocratique et majoritaire de l’AG), afin de permettre la mobilisation des étudiants et ainsi l’instauration d’un rapport de force pour gagner sur des revendications. Voter la grève et laisser se tenir les cours, c’est se tirer une balle dans les pieds, et laisser les étudiants atomisés face aux pressions qui s’exercent sur eux (retards pris dans les cours par rapport aux non grévistes, coupures des bourses, etc.). La grève n’est pas un acte sacrificiel et individuel, mais un moyen d’action collectif qui cherche l’efficacité maximale.


M. Pitte situe le mouvement du printemps à la suite de 1789, 1830, 1848, 1871, 1968, autant de témoignages de l’« attitude infantile » (p.34) des français, et de leurs plus grands « travers » : « la révolte plutôt que la réforme, l’invective plutôt que l’argument, la division plutôt que l’unité » (p.34). M. Pitte ne le cache pas : c’est un contre-révolutionnaire qui prône l’unité derrière la classe dominante. C’est un adepte de la rupture, mais façon Sarkozy : la rupture avec toutes les conquêtes qu’ont pu arracher les travailleur, afin de rétablir le règne absolu et sans partage de la classe dominante. M. Pitte est un ennemi de classe.

 


3. Les propositions de M. Pitte : l’Université capitalisée

.

N’en déplaise à M. Pitte, ses propositions sont dans l’air du temps. On les retrouve en grande partie dans les « synthèses » des débats organisés dans chaque académie sur le thème « Université / Emploi ». Elles s’inscrivent, en la radicalisant, dans la logique des réformes qui se sont succédées depuis des années : renforcer l’autonomie des universités pour qu’elles répondent de façon plus satisfaisante aux besoins du patronat. Le but est de restructurer l’Université pour en faire l’Université du capital, qui produit des capitaux humains, tout en liquidant (pour le plus grand nombre) l’héritage humaniste désormais trop encombrant et coûteux.


3.1 : M. Pitte se prononce pour la professionnalisation généralisée de l’Université

.

M. Pitte en est convaincu : le chômage de masse est due à l’inadaptation de notre système de formation, incapable de fournir la main d’œuvre demandée par les patrons. Pour preuve, son boucher favori n’arrive pas à trouver d’apprenti (p.100-101), on manquerait de charpentiers (« En témoigne cet unique candidat pour quinze places ouvertes en charpenterie au lycée technique de Mâcon, alors que mille étudiants se pressent en psychologie à l’Université de Dijon » [66]). M. Pitte devrait pourtant savoir qu’une série d’exemples ne constitue pas une preuve. Faire croire qu’une réforme du système de formation ferait baisser significativement le chômage est un non-sens réfuté par la seule statistique suivante : « on estime à 10% à peine du nombre de chômeurs les offres d’emplis non satisfaites pour cause de formation inadéquate » .


Pour améliorer l’insertion des jeunes sur le marché du travail, et donc selon lui faire baisser le chômage, M. Pitte pense qu’il faudrait professionnaliser les cursus et donc renforcer les liens entre les universités et les entreprises : « Améliorer l’insertion professionnelle des diplômés passe par le renforcement des liens entre les universités et les entreprises » (p.108-109). Alors que le chômage n’a cessé de monter pendant que l’enseignement supérieur se professionnalisait toujours plus, des idéologues de la bourgeoisie comme M. Pitte persiste à affirmer que la professionnalisation est une solution au chômage !


En fait, la professionnalisation n’améliore pas globalement l’insertion professionnelle mais est une politique de classe qui sert les intérêts de la bourgeoisie et dessert les intérêts des travailleurs. La professionnalisation des études est la transmission de savoirs professionnels (connaissances liées à un poste de travail) et l’inculcation de savoir-être (attitudes exigées pour la mise en valeur du travail subordonné). Elle implique l’ouverture de l’Université et sa dépendance vis-à-vis de la sphère économique qui détermine ce qui doit être transmis à l’Université. Elle passe par le renforcement des stages dans les cursus ou encore l’intervention de « professionnels » à tous les niveaux (lors de la création des cursus, pendant la formation par des « enseignements » délivrés par des professionnels, par la participation des professionnels à l’évaluation des formations). On comprend pourquoi les patrons sont pour la professionnalisation des cursus : ils n’ont plus à financer la formation professionnelle (prise en charge par les deniers publics) et les cursus sont remodelés en fonction de leurs exigences (mettant sur la touche les enseignements « inutiles » permettant de développer l’esprit critique)


M. Pitte a un critère simple pour juger de la valeur d’une formation : « Le seul critère devrait être le taux d’insertion professionnelle, ainsi qu’une hiérarchie des fonctions et des revenus correspondant à la durée des études » (p.45-46). Le fric est donc l’étalon et le juge de paix : la transmission des connaissances est conditionnée à sa rentabilité économique. La « communauté universitaire » de la Sorbonne sait à quoi s’en tenir : pour M. Pitte, la Sorbonne est une prostituée, et son président est un souteneur qui s’assume comme tel.


Et si les étudiants ont l’outrecuidance de vouloir se diriger vers des filières « non rentables », il faut les en dissuader, en diffusant partout la culture du fric, en exhibant partout les salaires affriolants (si besoin en les trafiquant) des formations professionnalisées.


Mais il faut agir dès le plus jeune âge, en remplaçant les conseillers d’orientations par des « professionnels des ressources humaines » (p.96) ou par des « jeunes retraités » (p.96) qui se chargeront de déniaiser les jeunes idéalistes, et de les orienter, « de leur plein gré », vers les filières rentables (pour le patronat), de les convaincre que « travailler dans le bâtiment, l’hôtellerie, la restauration peut aussi être magnifique » (p.103) et que l’argent est la valeur suprême : « La plomberie ou l’électricité n’ont pas leurs divas, mais il est très connu que ces professions rapportent pas mal d’argent » (p.102)

 

.

3.2 : M. Pitte se prononce pour la généralisation de la sélection à l’entrée des cursus
.

M. Pitte est un sentimental. Et oui ! La nostalgie le gagne, quand il évoque le bon vieux temps, « le temps de la méritocratie et de l’ascenseur social » malheureusement « en voie de disparition » (p.43) où la majorité des enfants d’origine modeste devaient travailler très tôt, et où « seuls les meilleurs se voyaient proposer des bourses afin de poursuivre leurs études vers le secondaire » (p.43). Un temps béni où l’énorme majorité des enfants des classes populaires stoppaient leurs études à 14 ans et entraient en apprentissage.


Même si son ami Sarkozy a rétabli l’apprentissage dès 14 ans, M. Pitte est conscient qu’on ne pourra faire renaître le bon vieux temps. Les besoins du patronat évoluent. Et M. Pitte se charge de les exprimer : il faut développer les « formations professionnelles plus courtes » (p.100), « le plus souvent en alternance et en apprentissage » (p.100). Mais bien sur, pour faire bonne mesure, on assurera la promotion sociale d’une poignée d’enfants des classes populaires (via par exemple le dispositif ZEP de Sciences-Pô), alors que la majorité d’entre eux seront privés de formation générale (théorique et pratique) et livrés au patronat.


Comment faire pour orienter plus d’étudiants vers les filières professionnelles plus courtes ? Comment faire pour que plus d’étudiants quittent l’université une fois la licence obtenue ? Le bourrage de crâne est bien sur préférable, mais M. Pitte est bien conscient que cela ne suffira pas : « L’orientation intelligente et positive peut fonctionner par la persuasion, mais elle a aussi besoin du coup de pouce d’un numerus clausus non fondé sur le principe des premiers inscrits, mais sur celui des débouchés possibles et des chances de réussite des étudiants acceptés » (p.95). Et M. Pitte n’y va pas de main morte, il s’agit de diviser les effectifs universitaires par deux : « Si l’on autorisait les universités à choisir leurs étudiants, tout en s’engageant à les insérer dans la vie professionnelle quelques années plus tard, leurs effectifs devraient diminuer de moitié » (p.94-95). Et d’invoquer le sacro-saint principe d’autonomie pour justifier la sélection : « La première des autonomies est de pouvoir choisir ses étudiants » (p.105).


Si M. Pitte prône une sélection brutale et précoce, il ne fait que radicaliser la position de la CPU (conférence des présidents d’université). Dans la logique du LMD pourquoi sélectionner à l’entrée de la 2ème année de master alors que la 1ère année de master ne débouche sur aucun diplôme reconnu sur le marché du travail ? , la CPU propose de mettre en place une sélection dès l’entrée du master (cf. sur le site de la CPU )


.
3.3 : Puisque l’Etat n’a plus d’argent, faisons payer les étudiants et acceptons l’argent des entreprises !

.

En bon poujadiste, M. Pitte juge la pression fiscale insupportable. « Compte tenu de la pression fiscale française » (p.57), l’Etat ne peut financer davantage les universités : « il ne peut être question d’augmenter encore la part des prélèvements obligatoires qui représente déjà plus de 45% du PIB » (p.115). M. Pitte n’est pas à un mensonge près (cf. ci-dessus à propos du mensonge sur le 45%), la fin justifiant les moyens.


M. Pitte justifie donc le désengagement financier de l’Etat, et propose que les dotations de l’Etat « soient proportionnelles au taux d’insertion professionnelle des étudiants plutôt qu’à leur nombre » (p.123). Par la pression du porte-monnaie, on forcerait les universités à supprimer les filières « non rentables » au profit de filières correspondant aux besoins à court terme du patronat (mais pas aux besoins à long terme des étudiants). En outre, le financement en fonction du nombre d’étudiants a l’immense tort de ne pas encourager les présidents d’université à limiter leur nombre d’étudiants.


Puisque l’Etat ne peut davantage, il faut donc se tourner vers les entreprises et les étudiants : « Les autres sources de financement sont donc à rechercher du côté des entreprises et des usagers. Qui dit entreprises dit mécénat ou privatisation » (p.116). Bien sur, les entreprises qui financeront directement les université ne le feront pas par « générosité » (p.116) comme voudrait nous le faire croire M. Pitte. La privatisation de l’université est d’ailleurs en marche : à Toulouse I, une chaire « Pernod-Ricard » de « Politique de la concurrence » a été créée dans le cadre l’école doctorale « Midi-Pyrénées Sciences économiques ». Pernod-Ricard s’engage à verser 15 000 € par an avec en contrepartie le bénéfice des résultats des recherches dans un domaine qui l’intéresse particulièrement (et en prime quelques stagiaires surexploités).


L’autre source de financement se trouve bien évidemment chez les étudiants : « L’élévation des droits d’inscription est une décision que l’on ne pourra plus longtemps différer » (p.117). L’augmentation des frais d’inscription aurait également une autre « vertu » : éliminer les étudiants fantômes qui veulent bénéficier de la Sécurité sociale (les salauds !). On fera remarquer à M. Pitte que les droits d’inscription augmentent déjà fortement (+15% au niveau licence entre 2003 et 2006, et +50% au niveau master entre 2003 et 2006), la hausse étant d’ailleurs plus forte après la licence, comme si l’on voulait décourager les étudiants de poursuivre trop longtemps leurs études ; mais cela ne saurait satisfaire M. Pitte qui plaide visiblement pour une explosion de ceux-ci.


Accordons au moins à M. Pitte le mérite de la franchise quand il explique que le développement de l’autonomie des universités (« établissements autonomes dans leur fonctionnement et leur financement » [p.49]) est incompatible avec le « service public de l’enseignement supérieur » (p.50). La mise en concurrence d’universités entreprises autonomes qui se font concurrence est en effet contraire au service public.


L’augmentation des frais d’inscription est-elle compatible avec l’idéal de M. Pitte - le seul possible dans un pays civilisé nous dit-il , à savoir la fameuse et fumeuse « égalité des chances » ? Affirmatif nous répond M. Pitte. D’ailleurs, M. Pitte nous apprend que la « quasi-gratuité » (sic) est un piège pour les pauvres : « L’opinion la plus courante veut que la quasi-gratuité (150 € annuels ) soit le seul moyen de permettre l’accès à l’enseignement supérieur des étudiants pauvres. Rien n’est plus faux car ceux-ci éprouvent bien des difficultés à se loger, à se nourrir, à vivre dans des conditions décentes » (p.119-120)


Le « raisonnement » est surréaliste : sous prétexte que les étudiants pauvres ont déjà beaucoup de difficultés dans leur vie quotidienne, la faiblesse (relative) des frais d’inscription leur serait préjudiciable ! Mais qu’on ne s’y trompe pas, M. Pitte a du cœur : il est pour l’attribution des bourses, à condition que celles-ci ne soient pas exclusivement sur critères sociaux, ce qui serait selon lui « particulièrement démagogique » (p.120) . Une partie des bourses devra provenir « du mécénat mais aussi des établissements eux-mêmes » (p.122). Alors que Sarkozy veut choisir les immigrés, M. Pitte veut choisir les étudiants pauvres qui méritent de faire des études (via les bourses des établissements). Il veut aussi réserver ce droit aux patrons qui auront forcément leur mot à dire pour les bourses provenant de leur « bon cœur » (mécénat).


Le bon cœur de M. Pitte a ses limites : les pauvres qui veulent faire des études devront avant tout se salarier. M. Pitte propose d’encourager et de développer le travail salarié des étudiants : celui-ci devrait être « facilité par diverses facilités (sic) fiscales accordées tant aux employeurs qu’aux employés » (p.122). Alors que plusieurs études expliquent (ce qu’on conçoit aisément) que les étudiants qui travaillent à côté voient leur taux de réussite diminuer « une activité rémunérée, coupée des études, pratiquées de façon régulière et exercée au moins à mi-temps accroît fortement les risques d’échec » M. Pitte ne voit pas la contradiction avec son idéal d’« égalité des chances » ...

 

.

3.4 : Transformer le statut des enseignants-chercheurs pour qu’ils servent mieux les intérêts du patronat

.

La capitalisation de l’Université - sa transformation structurelle au service exclusif du capital - exige de changer le statut des enseignants-chercheurs, trop rigide, c’est-à-dire trop protecteur par rapport aux pressions qui doivent s’exercer sur eux dans l’Université capitalisée.


Le statut de fonctionnaire à vie est la principale anomalie qu’il faut supprimer : « Le problème est le recrutement à vie de ces jeunes enseignants-chercheurs » (p.82) ; « Il n’est plus admissible de recruter des chercheurs en sciences humaines autour de trente ans en espérant qu’ils demeureront efficaces et productifs pendant trente-cinq ans, sans avoir vécu la moindre mobilité, ni une réelle évaluation » (p.84). Pour que les enseignants-chercheurs soient « efficaces », c’est-à-dire pour qu’ils soient à l’écoute des besoins patronaux, ils ne doivent pas bénéficier d’un statut qui leur permet de décider eux-mêmes de l’orientation de leur recherche. Ce statut fait que les enseignants chercheurs « vivent dans les nuages de la recherche et désintéressée » (p.109), oubliant ainsi le « monde réel » (p. 86), c’est-à-dire, pour M. Pitte, le monde patronal. Une bonne recherche est pour M. Pitte une recherche ordonnée (et contrôlée dans sa mise en oeuvre) par un patron pour augmenter son taux de profit. Pour cela, il faut en finir avec ce statut archaïque.


Concrètement, M. Pitte propose de s’inspirer du modèle Hambourgeois : « A Hambourg, parmi les mesures mises en œuvre, figure ainsi la faculté pour le président et le doyen de choisir leurs enseignants et de fixer leurs salaires. Que de chemin à parcourir sous le ciel de France » (p.121-122). M. Pitte est frustré. Il veut devenir un super-manager de la bourgeoisie qui sélectionne et dirige ses employés (les enseignants) et qui fabrique le meilleur produit (les étudiants) pour le compte de ses chefs (les patrons). M. Pitte fulmine ainsi contre tous les méchants staliniens qui empêchent la réalisation totale de son rêve.


Pour s’assurer de la loyauté des enseignants, M. Pitte propose en outre de faire intervenir directement les représentants du patronat dans les universités : dans la gestion au quotidien des universités, en créant un poste de président du conseil de surveillance qui leur serait dévolu (cf. p.125) ; et aussi dans la sélection des enseignants du secondaire « Il faudrait simplement inclure dans les jurys une bonne dose de représentants du monde réel, cadres de grandes entreprises ou de PME, par exemple » (p.86). Rien ne doit être laissé au hasard : dans la nouvelle « économie de la connaissance », le métier d’enseignant est trop important pour ne pas être mis sous contrôle.

 

.

4. Pour en finir avec ce sinistre individu

.

M. Pitte n’est pas un « accident » de l’Histoire. Le personnage, d’une vulgarité et d’une médiocrité consternantes, exprime le projet patronal de capitalisation de l’Université. Au Conseil d’administration de Paris IV, il règne grâce au soutien des petits bureaucrates du syndicalisme cogestionnaire qui, derrière leur phraséologie faussement « humaniste » et leurs réels petits intérêts matériels et symboliques, accompagnent avec rondeur la politique de M. Pitte.


L’opposition théâtralisée entre M. Pitte et l’UNEF n’est que spectacle et illusions, et ne sert qu’à masquer leur « diagnostic partagé » : l’Université doit être capitalisée, professionnalisée, détruite comme institution autonome et pénétrée de toutes parts par la logique de valorisation du capital. Dans le cadre de la Commission « Université / Emploi » lancée le 25 avril à la Sorbonne par Villepin sous forte protection policière, les grands débats académiques ont démontré que les « partenaires sociaux » étaient effectivement des « partenaires » qui servaient les intérêts de la même classe. Les propositions qui émanent de ces débats consensuels vont exactement dans le même sens - de façon légèrement édulcorée - que les propositions contenues dans le « livre » de M. Pitte.


Le mouvement du printemps a ébréché le dispositif spectaculaire et routinier du pouvoir qui compte avant tout sur notre passivité. Dans les AG tant honnies par M. Pitte, les bureaucrates ont bien souvent été démasqués. Réduits au silence là où s’auto-organisait la lutte, ceux-ci ont déversé unilatéralement leur communication mensongère dans les médias. Ils ont réussi à faire refluer la lutte, avant qu’elle n’aille trop loin, c’est-à-dire qu’elle remette en cause les fondements du capitalisme et donc de leurs privilèges.


Nous devons nous appuyer sur le mouvement du printemps pour développer notre auto-organisation. Prolonger les comités de lutte dans la construction d’un nouveau syndicat de lutte, pour combattre l’Université capitalisée et sa morale répugnante. A M. Pitte qui prône « l’éducation des immigrants, adultes et jeunes, à la culture française, au civisme républicain, et à la laïcité » pour éviter la « guerre civile » (p. 113-114), nous lui répondons qu’il n’y aura pas de pacification, que nous combattrons sans relâche les idéologues de la bourgeoisie prêts à attiser le racisme pour diviser les travailleurs et empêcher leur union. Parce que notre union consciente signifie leur perte, ils sont prêts à tout. Soyons aussi déterminés qu’eux, et unissons nous pour détruire ce système capitaliste inhumain qui veut détruire tous les oasis de liberté.


 

( Bellaciao )


Par Cilou Lilou
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Lundi 25 septembre 2006
Lci.fr : Les manifestations de mardi ont montré une mobilisation et une détermination intacte de la jeunesse contre le Contrat première embauche (CPE). Cela vous contrarie...

Jean-Robert Pitte, président de l'Université Paris-IV-Sorbonne : Nous sommes dans un pays têtu. Les Français sont pleins de préjugés et, malheureusement, nos étudiants, comme une partie de l'opinion publique française, vivent dans le rêve et dans l'illusion. Ils croient que tout leur est dû. C'est un caprice d'enfant gâté. Certains sont manipulés, d'autres ont décidé d'en découdre. Ce qui est sûr c'est qu'une partie des jeunes estime avoir droit à un emploi, qui plus est stable. Je trouve cela triste d'avoir 60 ans d'âge mental quand on en a 20 à l'état civil. Surtout, la réalité, c'est que dans le secteur public, et encore plus dans le secteur privé, on ne crée pas des emplois pour faire plaisir aux gens mais pour répondre à un besoin. Et il se trouve que beaucoup de diplômés de l'enseignement supérieur ne sont pas à même d'occuper immédiatement un emploi de façon efficace dans une entreprise.

Lci.fr : Si les jeunes ne sont pas opérationnels en sortant de la fac, comme vous le dites vous-même, n'est-ce pas vos formations qui sont aussi à revoir ?

J-R. P. : Nous sommes dans un pays où il y a un énorme problème de relation entre la formation des jeunes et les besoins du marché de l'emploi. Le problème vient à la base du fait que les lycéens ne sont pas ou mal orientés vers les études supérieures. Les meilleurs sont envoyés en classes préparatoires pour les grandes écoles, ceux qui viennent du secteur technique vont dans des BTS ou des IUT où ils réussissent bien. Le reste, une large majorité, se débrouille et va n'importe où. Cela aboutit à des catastrophes. Ce problème, on ne le regarde pas en face. Et on le paie très cher. De nombreux jeunes sont dans la détresse. Ils ont besoin d'acquérir un métier et l'université ne sait pas le leur donner. Avoir une licence de philosophie, c'est un très bon diplôme, mais avec lequel il est impossible d'être opérationnel tout de suite dans une entreprise. En recrutant un jeune comme cela, l'entreprise aussi prend un risque.

Lci.fr : Vous semblez un peu isolé dans votre positionnement contre la jeunesse qui manifeste ?

J-R.P. : Je suis seul ! Un certain nombre de mes collègues essaient de temporiser, de minimiser les dégâts, et ne s'expriment pas sur le fond et en particulier sur l'occupation. Moi je dis clairement que c'est illégal et scandaleux ! C'est une atteinte aux droits de l'Homme, aux libertés fondamentales. Il y a des universités, des institutions, un gouvernement, un Parlement, et je ne supporte pas l'idée que le pouvoir soit dans la rue, et qu'une minorité d'étudiants excités et sans véritable objectif raisonnable par rapport à ce qu'est une université, empêche la transmission du savoir. Je suis choqué, scandalisé et je regrette d'être le seul à le dire.

Deuxièmement, je ne suis pas contre un débat politique à l'université, mais un certain nombre de présidents ont mis de l'huile sur le feu en encourageant les étudiants à tenir des assemblées générales et en les laissant occuper les établissements la nuit. On sait très bien que cela dérive toujours très rapidement. Moi, je suis devant le fait accompli puisque c'est le préfet de police qui a fermé la Sorbonne, pour des raisons de sécurité. Mais le devoir d'un président est de faire régner l'ordre et de permettre à tous, enseignants et étudiants, d'entrer dans les sites.

Lci.fr : La Sorbonne est fermée et protégée par les forces de l'ordre depuis un mois. Quelle incidence cela va-t-il avoir sur les examens de fin d'année ?

J-R Pitte : Depuis un mois, la Sorbonne est protégée parce que presque tous les soirs des groupes viennent pour jeter des pavés et des cocktails molotov pour tenter de reprendre la fac. J'espère une sortie de crise rapide. Vendredi, il y aura une réunion pour prendre des décisions provisoires qui correspondront à l'hypothèse d'une reprise des cours à la rentrée des vacances de Pâques. Dans ce cas là, les enseignements du deuxième semestre seront prolongés d'un mois, jusqu'à la mi-juin, et les examens seront faits dans le cadre du contrôle continu et non pas de manière centralisée. De la sorte, on devrait pouvoir arriver à sauver le trimestre. Mais si les manifestations et les violences reprennent, je fermerai tous les sites et il n'y aura pas de deuxième semestre, un point c'est tout.


Par Cilou Lilou
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Présentation

Liens

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus